A
propos d'Anne Bénédicte Joly
Anne-Bénédicte Joly est née à Paris en 1963. Elle passe son enfance à proximité de la Vallée de Chevreuse. Passionnée d’équitation, elle fait quatorze ans de compétition de sauts d’obstacles. Elle sillonne diverses régions de France que l’on retrouve décrites dans certaines de ses œuvres.
Le collège et le lycée confirment son inclination pour la littérature. Une rencontre déterminante avec un professeur de philosophie en terminale oriente ses choix vers un cursus universitaire en lettres modernes : maîtrise, DEA et doctorat.
Son entrée dans la vie active, comme beaucoup d’étudiants, se fait par de petits boulots : conditionneuse dans une usine pharmaceutique, assistante administrative, employée de bureau. Après sa licence, elle découvre l’enseignement en dispensant le français dans une école à Paris. Ce fut pour elle une véritable révélation que la découverte de ce métier basé sur le partage et l’échange.
Au cours de ses études, un événement laissera des souvenirs indélébiles. En effet, elle parviendra à rencontrer Marguerite Duras ! Elle lui consacrera d’ailleurs six années d’études sur l’analyse systémique de son œuvre.
Enfin, après quelques années passées dans l’enseignement, elle prend la décision de se consacrer exclusivement à l’écriture. Souhaitant à tout prix que son texte soit publié, elle se lance dans l’autoédition. Début d’une période laborieuse : endettement, difficultés de diffusion et multitude de doutes qui ne suffisent pourtant pas à ébranler sa vocation. Des essais naissent d’abord, puis des nouvelles, enfin des romans, forme littéraire qui lui correspond le mieux.
Désireuse d’être éditée, essuyant les sempiternels refus des maisons d’édition à qui elle envoie ses manuscrits, Anne-Bénédicte Joly continue son aventure de l’autoédition. Elle édite en 1987, Prisme et ombre, son premier roman. Depuis, elle a publié, Lettres à l’être (1994), Le meublé livres (1996), Deux par d’eux (1998), Singulière. (2000) et Dommage(s) en 2003.
Lors de la présentation de son dernier roman, elle dira :
«Écrire est mon essence, mon sens de la vie. J'ai un sang d'encre et j’imprime sur le papier des paysages d'état d'âme. J’écris pour être lue.»
L’année 2000 a également été marquée par deux évènements : la mise en ligne de son site Internet (en avril) et la création (en juin) d’une association culturelle littéraire Les
Éditions de l’Avenue ayant pour vocation la création et l'animation d'ateliers d'écriture en milieu scolaire. Ce projet pourrait se résumer ainsi : une année, un livre. Il s'agit, durant une année scolaire, de faire participer des élèves à un atelier d'écriture et de les accompagner, en respectant le programme scolaire, dans toutes les étapes de l'écriture.

Le hasard est calculé.
ISBN 2-9502476-3-6
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en bas de page)
Extrait:
On est lundi et Louise est ravie. La perspective d'une journée de travail abrutissante et sans intérêt est bien vécue parce qu'elle débouche chaque soir sur un choix de vie délibéré : la fréquentation des amphithéâtres de la faculté de la Sorbonne Nouvelle dans la section Lettres Modernes.
Paris ce lundi : c'est le premier jour de la semaine certes mais c'est surtout la ponctuation de la fin du week-end. Des jeunes gens ont dansé, dormi, bu, mangé dans les rues de la Capitale. Le lundi est une opération de nettoyage, de remise en ordre. Le lundi, on fait table rase des deux jours précédents, on oublie le temps de la détente pour cinq jours consécutifs. On remet de l'ordre dans le désordre, on chasse les mauvaises odeurs, on vide les poubelles et on balaie. Louise fait elle aussi ce ménage intérieur, à cette différence près qu'elle ne se réserve pas le week-end pour laisser place à son désordre délibéré. Chaque soir ses méninges de secrétaire aimable, posée et sérieuse s'éclipsent au profit d'un esprit envahi par l'irrationnel : la découverte d'un nouveau monde, l'ouverture vers des gens différents, une disponibilité toute neuve pour réveiller ses premiers émois littéraires datant d'une quinzaine d'années.
Louise à quatorze ans s'apprêtait à mordre à pleines dents dans une vie scolaire dotée d'un professeur de Français hors du commun. Nous sommes en classe de troisième et le professeur principal se présente. Madame Dalhia. Mère de six garçons, alors âgée d'une cinquantaine d'années, simple, sans apparat ni maquillage : dès la première heure Louise sent que Mme Dalhia ne triche pas. Le pacte est posé, cartes sur table, l'objectif cette année est d'aimer lire et de, pourquoi pas, puiser en soi des possibles facultés créatrices. Par le biais du professeur principal, on connaît dès à présent le programme de l'année et Louise copie avec ferveur la liste des fournitures à acheter et les quelques ouvrages littéraires à se procurer.
Elle aime aller avec sa mère à la librairie, on y va pour deux livres, on en ressort les bras encombrés mais le coeur en alerte de s'être offert les dernières nouveautés que l'on désirait, où les classiques oubliés l'année passée et sur les conseils de sa mère Louise optait pour un ou deux livres datant de l'adolescence maternelle. L'une retrouvant émue un univers camouflé et gardé secrètement dans sa mémoire, l'autre découvrant une atmosphère autre, c'est ainsi que les aînés savaient faire partager leurs attractions livresques d'antan. Ce mélange passé-présent est riche de pulsions et de passions. Louise a hérité de cette richesse dès son plus jeune âge et c'est vers la trentaine qu'elle la recouvrera engloutie au fond d'elle-même.
C'est après coup qu'elle appréciera la donation maternelle, c'est aujourd'hui qu'elle renouera avec son passé et qu'elle reprendra le fil littéraire ébauché il y a quinze ans par Mme Dalhia. Femme admirable qui, par sa simplicité savait s'éclipser face aux oeuvres majeures. Elle mettait entre parenthèses ses aspirations de femme afin de laisser s'exprimer explicitement le contenu du livre étudié en classe. Mme Dalhia avait une voix délicieuse : claire, façon contralto et elle faisait entrer ses élèves dans le monde littéraire de façon sonore et phonétique. Les longues descriptions de cet auteur réaliste du XIXème siècle qu'on aurait pu sauter en tant que lecteur quelconque, ces mêmes descriptions ici nous envoûtaient car elles étaient dites avec amour par une voix douce et chantante contrebalancées par une présence féminine hors pair, sachant célébrer le sang d'encre d'un écrivain. Tout comme un prêtre se met au service de Dieu, Mme Dalhia était au service de la littérature, porte-parole de la célébration des lettres que Louise ne pourrait plus jamais oublier. Non, elle ne pourrait plus se débarrasser de ses souvenirs d'école, étroitement mêlés à l'univers livresque. Face à ce serviteur des livres et de ses élèves, Louise avait tout de suite sentit qu'il se passerait quelque chose de constructif entre elles-deux, si bien que durant cette année elle lut énormément et s'efforça de comprendre tout l'essentiel enseigné. De plus sa mère eut à cette époque un geste de compréhension en lui permettant de prendre des cours particuliers avec elle une fois par semaine et ce pendant deux ans. C'est donc à cette époque que se déclencha son attrait pour les lettres qui lui collait encore à la peau aujourd'hui. Elle découvrit Baudelaire, Rimbaud, Balzac et Flaubert ; elle se gargarisa des Décadentistes, se pâma face aux Surréalistes et se nourrit du Nouveau Roman.
En deux ans elle fit des bonds dans le temps de la littérature : deux siècles défilèrent sur ses cahiers, habitèrent sa mémoire et la comblèrent. Les relations avec Mme Dalhia étaient devenues amicales. Avant le cours particulier, elles dégustaient un bonbon à la menthe réciproquement apprécié. Puis le cours débutait dans une atmosphère doucement mentholée et les vers scandés étaient un ravissement, les citations relevées une révélation et les lectures écoutées une émotion.
Etait-ce la littérature, la création ou bien le professorat que Louise aimait le plus ? C'était un mélange, la littérature dite par cette femme était un tout qui flirtait avec la cohérence parfaite. Longtemps, elle s'était remémorée ses élans où le coeur et la tête étaient en symbiose. C'étaient ces souvenances qui lui revenaient à l'esprit.
Maintenant elle a trente ans ....
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