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Auteur:
Angel Ever
Récit: Tumeurs

Commencement.
Extrait 1:
Elle est pas belle, cette putain de vie? C’est ce que je me dis au
moment où j’entame ce petit récit. Il faut d’abord que je vous explique
certaines choses pour que vous compreniez de quoi je parle. Je
m’appelle Elisabelle Brimault, j’ai vingt ans et à l’heure où je
m’adresse à vous, je suis étendue sur le sol glacé de ma salle à manger
en plein après-midi. D’habitude, le carrelage est beige clair mais
aujourd’hui il est plutôt rouge vif tout autour de moi. Mais ne vous
inquiétez pas, plus tard, vous comprendrez. C’est assez ironique que
j’utilise cette expression alors que je l’entends depuis que je suis
toute gamine. J’espère que vous comprendrez, moi, j’ai toujours rien
compris. Pourtant, ça avait plutôt bien commencé. Mes parents s’étaient
rencontrés pour la première fois à l’entrée au lycée.
Extrait 2:
C’est lorsqu’ils ont été réunis à nouveau que tout a empiré. Philippe
supportait mal le nouveau statut de Mathilde qui était devenu celle qui
fallait connaître. Il gardait au fond de lui toute cette rancœur envers
tous ces nouveaux amis qui ne l’acceptaient pas. Parce qu’une moitié
qui retrouve son autre moitié ne font pas forcément tout. Ils se
voyaient de moins en moins, ma mère étant prise entre ses cours et ses
copains toute la journée. Philippe, inconsciemment, s’éloignait et
Mathilde le laissait partir. Rien ne les unissait plus désormais.
Jusqu’à ce que je fasse mon apparition. Enfin, pas réellement moi mais
ce qui allait devenir moi. A la suite d’une des maintes conversations
qui finissent souvent en larmes puis en câlins puis en re-larmes. Ce
jour-là comme me le raconta ma mère quinze ans plus tard avec cette
intensité qu’ont les souvenirs qui mettent des étincelles dans les
yeux, ils firent l’amour comme si c’était la dernière fois. Je pense
même être le fruit d’un interminable labeur. Elle ne m’a pas donné de
détails bien sûr mais vous auriez vu ses yeux. Après ça, ce fut la
rupture brutale d’un commun accord. Ils se séparèrent à nouveau et
chacun retourna vite vers quelqu’un d’autre. Bizarrement, ce fut mon
père qui trouva une remplaçante le premier. Je dis bizarrement parce
que connaissant la capacité de mon père à l’époque à draguer une fille
c’est-à-dire quasiment risible, il fallut vraiment que cette Béatrice
lui saute dessus. Cette fille est pour moi la réincarnation de tous mes
cauchemars et de tout ce que je déteste chez l’être humain en général.
Du moins, c’est l’image que je m’en fais vu que j’eus très peu de
détails au sujet de cette relation assez brève. Tout ce que je sais,
c’est qu’elle sut ravir mon père à bien des niveaux. Quant à ma mère,
elle tomba dans les bras d’un de ses amis qui en profita pour la
cajoler comme il aurait voulu le faire depuis longtemps. Ma mère savait
qu’il était tombé amoureux d’elle depuis le début et l’après Philippe
lui parut tout tracé. Elle se laissa aller dans cette relation que
portait à lui seul Vincent. Mais il était tellement heureux de
l’embrasser qu’il faisait abstraction du reste. Mes futurs parents ne
reprirent pas contact et firent en sorte de ne pas se croiser
accompagnés sur le campus. Ils étaient bien chacun de leurs côtés mais
ils n’éprouvaient rien avec leurs nouvelles conquêtes respectives. Ils
pensaient l’un à l’autre souvent, j’imagine, mais ils avaient fait une
croix l’un sur l’autre. Du moins, c’est ce qu’ils croyaient.
Recommencement.
Extrait 3:
Elle est pas belle cette putain de vie? C’est encore ce que je me dis
au moment où je recommence ce petit récit. Il faut d’abord que je vous
explique certaines choses pour que vous compreniez réellement de quoi
je parle. Je m’appelle Elisabelle Brimault, j’ai vingt ans et à l’heure
où je m’adresse à vous, je suis étendue sur le sol gelé de ma salle à
manger en fin d’après-midi. D’habitude, le carrelage est beige clair
mais là il est recouvert en grande partie du sang qui s’écoule de ma
tête ouverte. Les pensées qui ne s’évadent pas sont automatiquement
retranscrites sur ce support (ce que vous lisez en ce moment.) Je dis
vaguement ce que je pense. J’ai les yeux grand ouverts et j’attends.
Tiens, je crois que j’ai entendu un bruit. Non, ce n’est rien. Je
regarde par terre la tête penchée sur le côté et tout me semble mourir
autour de moi. Là, cet insecte sur le sol qui se noie presque dans mon
sang ou du moins qui s’enlise dedans. Il n’arrive pas à décoller parce
qu’il a été surpris par la marée. Il se débat puis s’épuise.
Extrait4:
Mon enveloppe corporelle est immatérielle à nouveau. Je ne sens rien
sauf cette impression persistante de m’étaler sur le sol. Rien n’a
changé. Je suis toujours allongée de la même façon et j’ai toujours les
yeux grand ouverts. Ma mémoire s’échappe comme une eau en colère
déferle à travers un barrage en train de céder. Ce souvenir qui se
glisse entre mes neurones, je le saisis et le ramène à bon port pour
mieux le déguster. Que contient cette petite balle qui voulait fuir
hors de ma tête? Un petit papier plié en quatre s’ouvre comme une rose
et laisse découvrir ces quatre lettres:
p a p a.
Qu’est-ce que cela
veut dire? Ce papier minuscule qui devait occuper un millième de mon
cerveau ne peut pas regrouper tout ce dont je me souviens de mon père.
Je repose le papier sur mon bureau et jette la petite balle qui le
contenait par la fenêtre. Je cours hors de ma chambre en colère et
claque la porte plus fort que ce que je n’aurais voulu.
Extrait 5:
Ah, oui, je me rappelle maintenant, je revois les deux pompiers qui
m’ont mise sur le brancard avant d’arriver à l’hôpital. Ils étaient
très doux avec moi et ils me tenaient la main. L’un deux portait un
collier exotique qui lui serrait le cou et l’autre avait les sourcils
qui se rejoignaient et une barbe de plusieurs jours. Je ne les ai pas
revus après.
La porte s’ouvre à nouveau. C’est le Docteur Ramornay ou quelque chose
comme ça. Il me gronde à son tour:
- Tu dois rester calme pour que tes blessures ne te fassent pas trop
mal. Tu es une fille très courageuse mais tu dois rester sage, tu sais.
Il me parle doucement et demande à ma mère de sortir dans le couloir,
alors qu’il me tourne le dos.
- Je reviens, chérie. Si tu veux après, on écoutera de la musique
toutes les deux.
Ils sortent et prennent le soin de ne pas claquer la porte. Je pense à
mon père qui doit être en train de penser à moi. Je voudrais qu’il
entre et qu’il vienne me prendre dans ses bras, sans me serrer, qu’il
mette juste ses bras autour de moi.
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