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A propos de Miriam Naïli-Dupont

Après des études de Lettres à la Sorbonne, puis de Sciences Politiques, Miriam Naïli-Dupont fait ses gammes dans la publicité pour ensuite se consacrer à l’écriture.
 

ARRÊT SUR IMAGE:


            “D'aussi loin qu'il m’en souvienne, bien des nuits, j'ai rêvé que j'étais un ange. A chaque fois, c'était le même rêve, mais avec des gens différents. Je choisissais quelqu'un, n'importe qui, au hasard dans la foule, et je le suivais pendant toute une journée ou pendant toute une vie. Je le voyais se lever, marcher, rentrer, sortir. Je le voyais naître et je le voyais mourir. Où qu'il aille, j'étais à ses côtés. Dans la rue, le métro, au boulot, au bistrot... De temps en temps, je regardais au fond de son cœur et je l'écoutais penser. Alors, je savais tout de lui à ce moment précis. Ses doutes, ses peurs, ses joies, ses rancœurs. Je devinais un cœur trouble, souvent double. Je découvrais la haine, l’amertume ou le manque d'amour. L'ennui, les soucis, la tromperie... Heureusement ce n'était qu'un rêve.”            
            Du rêve à la réalité, il n’y a qu’un pas que Miriam Naïli-Dupont franchit, en cultivant son goût des autres, à travers des rencontres simples ou insolites, l’étude de la psychologie, de la sociologie et de la philosophie. “Photographe de l’écrit”, elle évoque dans ses portraits teintés d’humour et de tendresse, les attentes et déconvenues humaines, l’ambition et la désillusion. En un mot l’humanité, affleurant par touches discrètes d’un regard, d’un geste, d’une parole ou d’un silence souvent fort de sens. Son ouvrage : “Tout le monde il est beau !” en est la parfaite illustration. Dans ses courts récits “tricotés au coin des autres”, Miriam Naïli Dupont esquisse une humanité solitaire, tourmentée mais fière, fragile mais rebelle, entre éclat et poussière peu encline à la remise en cause, au dialogue et au partage.

 


Tout le monde il est beau.
Petites chroniques de l'humanité.
(Lien pour acheter en bas de page)

Extrait 1:
Janvier.


La dernière fois que nous nous sommes vus, c'était au début du mois de janvier.
Il avait travaillé tout l'été, sans relâche, en pensant à ce grand voyage qui l'attendait. Son premier voyage.
Une aventure de trois semaines au Mexique.

Le départ était imminent. Il avait l'air plutôt ravi.
Nous avons pris un verre pour fêter ça. Il m'a confié ses plantes vertes, sa clé de boite aux lettres. Je lui ai souhaité de bonnes vacances, et puis nous nous sommes quittés sur le pas de la porte.
Mon voisin du rez-de-chaussée était un bonhomme sans histoire et plutôt sympathique. Avec sa démarche souple et rapide, ses chemises à carreaux, sa casquette vissée sur la tête toute l'année, Jules s'était construit un monde bien à lui.
Dans son intérieur, chaque objet avait une place précise et éternelle. Depuis que sa compagne l'avait quitté pour un autre, il s'était organisé une petite vie simple et bien réglée entre travail et passe-temps. Une existence insouciante, sans contrainte ni personne.

Dans la famille on était facteur de père en fils. Alors Jules ne s'était jamais posé de question sur son avenir. Depuis son tout jeune âge, il savait qu'un jour, lui aussi distribuerait les "nouvelles" comme il disait.
Petit dernier d'une grande famille, Jules avait passé le concours des Postes à trois reprises, car il avait eu du mal à retenir les noms et numéros de départements.
Sa mémoire lui jouait des tours parfois, d'où son sens aigu de l'ordre et du rangement que reflétait son petit appartement. Facteur depuis vingt ans, il ne semblait se lasser ni de la répétition, ni du métier lui-même. Non. Jules était une bonne pâte. Tout semblait lui convenir pourvu qu'on ne lui en demandât pas trop.

Extrait 2:
Avril.

C'était quelqu'un mon père.
Il faisait tout comme ma mère elle voulait.
Ils s'entendaient bien ces deux là.
Ils avaient tout pour être heureux.
Moi, il fallait que je me fasse.
Alors, je me suis fait. Sans personne. Ma mère, elle me disait toujours :
"- Avec ta petite tête et tes gros doigts, je me demande bien qui c'est qui pourrait bien vouloir d'un gars comme toi !".
Et puis, elle m'ébouriffait la tête en rigolant. Moi aussi je rigolais.

Quand je suis parti faire l'apprentissage à Morzine, mon père m'a donné le numéro quatre de la collection "Tout sur tout". Ça m'a drôlement fait plaisir, même que j'ai un peu pleuré dans le car qui m'emmenait à l'usine. Après la formation, j'ai trouvé du boulot presque tout de suite.
Monsieur Justin mon patron, il trouvait que je me débrouillais comme un chef. Moi qui faisais tout pour bien faire, je portais deux fois plus de cartons, alors j'avais un peu mal au dos, mais comme ça lui faisait drôlement plaisir à monsieur Justin, j'étais content.
Le soir avant d'aller me coucher je lisais la page sur les loirs en pensant à dimanche. Et quand je rentrais à la maison, c'était la fête. Ma mère se mettait "sur son vingt et un" comme on dit, et puis c'était les petits plats dans les grands. Il y avait même du gâteau à la châtaigne. C'était bien.
Le dimanche soir, sur le pas de la porte, elle m'attachait le blouson pour pas que j'attrape la mort, et elle disait :
"- Tu sais, le Claude il se marrie dans un mois avec la Jeanne, tu te rappelles de la Jeanne ? C'est une bonne fille la Jeanne... Toi, je me demande bien qui sait qui voudrait de toi, t'es pas causant, t'es comme ton père?".
Et puis, elle me donnait une petite tape dans le dos et je reprenais le car.

A Morzine, avec les copains du boulot, on sortait le soir se dégourdir le gosier chez Ursule. C'est là que j'ai rencontré la Simone.
Le quatorze juillet.

Extrait 3:
Juin.

Et puis, il y a la lettre d'Églantine Radier.
Cette lettre, il ne l'aura jamais.

Un jour, il y a longtemps, Albert était pas là.
Le facteur est passé. J'ai pris la lettre et je l'ai cachée en plein milieu de mon livre sur le savoir-vivre, au chapitre : "Tous les conseils pour bien écrire une lettre". Albert avait rencontré Églantine Radier l'été d'avant au village vacances de La Grande-Motte. Dans la lettre, elle lui disait qu'elle se souvenait de la plage, de leurs conversations et de "ce baiser chaud et salé qui fait quelque chose au coeur". Elle disait aussi qu'elle attendrait le temps qu'il faudrait, qu'elle était prête à déménager et qu'elle l'aimait pour la vie. Des conneries quoi...

Une semaine après, j'ai pris le train et je suis allé voir Églantine Radier. Je l'ai attendue au moins deux heures devant chez elle, sous la pluie.

Elle est arrivée. En me voyant, elle était un peu étonnée, alors je me suis présenté. Elle m'a fait monter chez elle, et nous avons bu un café. Quand je lui ai dit qu'Albert s'était tué en voiture, elle a poussé un grand cri, s'est effondrée dans mes bras, et nous avons pleuré. Entre nous, Albert n'aurait jamais pu se tuer en voiture, il n'a pas le permis et de toute façon, il roule en mobylette. Mais ça, Églantine Radier ne le savait pas. Quand elle a séché son chagrin, j'ai essayé de l'embrasser. C'était un peu trop tôt. Alors, je l'ai saluée, j'ai repris le train et je suis rentré chez moi.

Je lui ai écrit une longue lettre pour lui demander des nouvelles, lui dire que je pensais à elle et qu'elle pouvait m'écrire à mon travail, parce qu'avec mes parents, on avait l'intention de déménager.
Elle n'a pas répondu. Alors j'ai repris le train. J'ai sonné longtemps à la porte. Le voisin de palier est sorti, il a fini par me dire qu'Églantine avait eu un grand chagrin d'amour, qu'elle avait arrêté de manger et que les médecins avaient tout fait pour la sauver.
Églantine Radier est morte un premier novembre. Pile poil à la Toussaint, faut le faire ! En tout cas ça m'arrange, c'est pratique pour les visites. Parce que quand je vais mettre des fleurs sur la tombe de ma tante Sophie, celle qui me donnait des bonbons, j'ai toujours une petite pensée pour Églantine Radier.

Albert lui, il aime pas les cimetières. Il dit toujours : "le trou, on aura bien le temps d'y aller !". Il pense que tant qu'on est vivant, il faut être actif, sinon on s'encroûte et on meurt à petit feu. Alors il dit que quand il sera à la retraite, il ira travailler à "SOS Vies Perdues".
 

Extrait 4:
Novembre.

Magie du verbe, pouvoir des mots mis bout à bout innocents, ainsi jaillit la phrase empoisonnée, flèche foudroyante jetée au visage du condamné :
- "C'est la fin".

Nouvelle de télégramme, courte mais efficace, la petite phrase avait ricoché en elle sans déclencher l'effet naturellement attendu en pareille circonstance.

Comme s'il s'agissait d'un cauchemar ou d'un mauvais film, comme s'il était question de quelqu'un d'autre qu'elle même. Anna s'était levée sans hâte, demandant au spécialiste des nouvelles de sa famille, s'il avait des projets pour Noël.

Ensuite, elle l'avait remercié et salué avant de quitter la pièce, d'un pas léger, sans se retourner. Ignorant les gens au regard vide qui s'étaient massés en peu de temps dans la salle d'attente, elle avait descendu les marches du grand escalier en pesant chaque pas à la façon des stars de music-hall. Puis elle avait franchi les portes de l'hôpital, d'un air digne et assuré, s'était engouffrée dans la petite décapotable saumon, sans regarder autour d'elle.

Dans l'habitacle chaud et rassurant, elle avait posé délicatement son sac et les ordonnances. Elle s'était regardée un instant dans le rétroviseur, fixant son image avant de démarrer. Ces trois petits mots d'une banalité extrême, prononcés comme ça, sans pincettes, défilaient en boucle dans son esprit troublé : C'EST LA FIN. STOP. C'EST LA FIN. STOP. C'EST LA FIN. STOP... STOP.

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Petites chroniques de l'humanité"
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