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Page d'accueil de l'auteur HENRI VARIO
 

LE COCHON, extraits.

EXTRAIT 1 :
        
 Je tentai l'opération avec un tournevis mais force me fut de constater mon impuissance. - Brise-lui donc les mâchoires!" Je sursautai et me retournai brusquement pour voir Michelle debout, les bras croisés sur la poitrine, le regard mauvais. Elle insistait: - Brise-lui les mâchoires!" Pourquoi pas? Après lui avoir infligé plusieurs coups de marteau, je parvins à ouvrir et fermer à volonté la gueule du cochon. Alors, la maintenant ouverte, j'y disposai une énorme pomme de terre. Enfin, je remplaçai les yeux préalablement extraits à l'aide de mon canif par de jolis petits oignons. Le cochon avait la gueule ouverte et les yeux blancs. J'avoue que je n'étais pas mécontent de moi. Pendant la cuisson, j'écrivis à ma mère pour lui parler du jour de mes quatorze ans. J'avais rendu visite à notre médecin de quartier pour lui déclarer que mon père avait la peste. Le docteur était petit, gros, bien rond. Sa cravate était trop courte et reposait mollement sur son énorme abdomen. Il écarquilla les yeux et me répliqua qu'en France, la peste n'existait plus. Ce n'est que lorsque je lui affirmai que mon père venait tout juste de quitter l'Afrique pour nous rejoindre qu'il se précipita sur sa trousse.

EXTRAIT 2 :
       
 Enfin, lorsque mon estomac fut plein et que je constatai mon impuissance à venir à bout de la bête, je tentai de raisonner ma femme qui attendait un taxi: - Tu peux me dire, toi, la différence entre ma viande et ton jambon ? C'est la même chair, Michelle, c'est la même bête!" Michelle s'était tournée vers moi et me défiant du regard, persifla: - C'est vrai, c'est pareil, tout comme le chien et l'homme qui sont tous deux omnivores. Et, ajouta-t-elle, certains hommes ressemblent aux cochons et certains cochons aux hommes." Mon regard se brouilla; mes gestes, mes pensées devinrent mécaniques. Comment me débarrasser de ce cochon? Tout mon voisinage musulman en refuserait! Pourquoi Michelle m'abandonnait-elle? La bête, qui trônait sur la table, me fixait de ses yeux blancs. Il est certainement écrit quelque part que le cochon est la malédiction de l'arabe. Je voyais mon père, élégant dans son costume pied-de-poule, le journal sous le bras, le stylo toujours à portée de main. Comme si ces attributs dérisoires pouvaient démontrer à la terre de France qu'il est des arabes cultivés malgré leur gueule, malgré leur accent et leur cérémonial politesse jugée obséquieuse par l'Occident. Certains hommes ressemblent aux cochons avait dit Michelle. Le cochon est souillé a dit le Coran! J'enterrai donc le cochon au plus profond de mon jardin et, enlaçant Michelle, je pleurai dans ses bras. Quelques jours plus tard, alors que l'incident était oublié, Michelle et moi étions dans notre chambre et luttions contre l'humidité. Ma femme passait ses doigts négligemment sur ma peau, les portait à ses narines, son regard fuyant le mien. Ma peau était moite, je savais que les femmes noires étaient souvent indisposées par l'odeur que dégageait la transpiration des blancs. Et puis, me suis-je dit, une douche me ferait du bien. Je me préparais donc à gagner la salle de bains lorsque Michelle me saisit la main et le regard toujours fuyant, m'asséna le coup de gourdin: - Je t'aime, tu sais. Mais l'odeur est toujours là, partout dans la maison et ton corps même transpire la graisse." Puis elle se tut, prenant un air humble et soumis. Nous nous immobilisâmes face à face, chacun plongé dans ses pensées. J'étais nu. Assis en tailleur, j'observais mon corps lassé par les mauvaises années, les caresses blasées. Adipeux d'avoir bouffé au lieu de manger, affaissé, dégoulinant. Et Michelle ! Michelle y voyait du saindoux.

EXTRAIT 3 :
         
Je me pris à ricaner malgré moi en pensant que la pluie détruirait beaucoup de bactéries tout en créant les conditions idéales d'une bonne petite épidémie de peste. Mais, même en Afrique, les épidémies étaient devenues impossibles. Bactéricides obligent... L'Afrique convulsait sous d'autres endémies, insidieuses, perfides, elles avaient pour nom surpopulation et malnutrition des corps et des esprits! Mais, comme chantait Ferré, la "Solitude"! Et ça, c'était la malédiction des blancs, des bien nourris, des bien nantis, des blancs et des déracinés aussi. Les rats étaient crevés et, à proximité, des gosses jouaient. La morve aux lèvres, les yeux fiévreux. Des gosses qui n'auraient pas dû naître, pas dû survivre... Alors? Hé bien, on les regarde mais on ne les voit pas, c'est pourquoi on les tolère. Comme on le ferait pour une petite et discrète colonie de fourmis! Qui se soucie des fourmis? On en écrase tous les jours, à chaque minute. Prédation mécanique moderne! Pour le reste, à chacun sa misère, à chacun son cochon... La ville puait. La pluie qui dévalait des toits emportant poussières et immondices décomposés n'était que boue. Ma propre odeur hanta de nouveau mes narines; par contraste, odeur refuge. Il fallait que je m'en débarrasse. Ou alors que je l'épouse.

EXTRAIT 4 :
        
 Peu à peu, ma terreur déclina. Mes membres tremblaient toujours. Je me confectionnai un expresso. Par moments, je me tenais la tête dans les mains. La pluie cessa et la température s'éleva; il fallait ouvrir. Je le fis. L'odeur revint mais pas seule, quelque chose de profondément pourri l'accompagnait... De mauvais! J'appelai Marie qui ne répondit pas. Terreur ou pas, il fallait y aller. J'armai mes pieds de bottes solides, ma main d'une torche électrique et m'enfonçai dans le jardin. Je devais contourner la maison pour arriver à la buanderie. J'empruntais l'allée centrale. L'air était doux, la puanteur flottait. Je pouvais presque la toucher. Ce que frôlèrent mes pieds ne me surprit pas.


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