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Page d'accueil de l'auteur HENRI VARIO

 

 

LE TEMPS DES BÂTARDS, présentation.

         Un petit garçon laisse tomber son goûter sur le sable et se plaint, pour la première fois en français, d'avoir encore faim. L'arabe, c'est pour la rue, décide-t-il. Devant le pain souillé, sa mère et sa grand-mère se querellent, chacune dans sa langue, convaincue que l'autre n'est pas capable de comprendre l'enfant. Le soir même, son père, que la mort a rendu muet, rentre à la maison.

          Devenu homme, il se souvient être né ce jour-là.

          La problématique de la parole, ou du langage d'élection, est posée : l'enfant accède à la vie en même temps qu'au français et, comme il serait vain de croire aux coïncidences, le pouvoir merveilleux et neuf du langage autorise le retour du père. La conscience se dévoile à l'enfant. La conscience, la connaissance ou la vérité ? C'est selon. Quoi qu'il en soit, cette naissance est une grande émotion.

          Les années passant, l'émerveillement reste neuf. Le souvenir, lui, n'est plus aussi lumineux. Le jeune homme accepte avec joie le concours d'une vague cousine qui va l'aider à creuser sa mémoire. Au détour d'une gourmandise, on apprend que l'enfant baigne en toute simplicité dans deux religions au moins : les gâteaux sont si bons à la synagogue ! Langue, filiation, culture : un enfant grandit.

          Mais rien n'est si simple. Un beau jour, son père est emmené par les gendarmes. A propos, est-ce la vieille cousine qui fait ressurgir l'affaire des gendarmes ? Le jeune homme lui même n'en est pas bien sûr : lui ? la vieille femme ? Peu importe, les faits sont là. C'est la vérité qui compte !

          Peut-être qu'Henri Vario aime tout simplement raconter, faire partager le plaisir qu'il éprouvait quand il écoutait sa grand-mère ? L'autre bien sûr, celle qui lui offrait les belles histoires qui font si bien grandir. Une esthétique du rythme, fruit de la fusion réussie de deux langues, nous y fait rêver.

          Non, rien n'est si simple. La folie et la mort, autrement dit l'horreur, jalonnent les récits. Le recueil s'intitule " Le temps des bâtards ". Les personnages des 7 nouvelles ont en commun le désir de recouvrer une intégrité qui leur a été dérobée. Bâtards, privés d'une part d'eux-mêmes, ils se savent inaccomplis au regard des autres qui leur refusent la simple hospitalité. Étrangers. Incomplets. Identité à parfaire.

          Accablés par ce constat d'imperfection, les personnages se cherchent. Celui qui détient la parole dispose du pouvoir d'authentification. Il comble les vides, restitue la vérité ; les participants, lecteurs y compris, ont raison d'accueillir son discours comme véridique.

          Avec Vario, la recherche identitaire ne s'exprime pas dans une douleur étouffante. Certains personnages ont fait le choix de changer le monde plutôt que de s'y soumettre. Cela les mène souvent jusqu'au bout du chemin. D'autres ont transcendé l'ambiguïté de leur naissance et de leur devenir, ils s'affichent avec humour. Entre mots et vérités, l'auteur nous livre sa vision si particulière du monde et des hommes.

          Sylvie Delhaye.

 
 

LE TEMPS DES BÂTARDS, extraits.


EXTRAIT 1:
            Dans notre jardin de Carthage, il y avait un mûrier au tronc noueux et torturé, aux fruits gras, gorgés de soleil. Autour de lui, le misérable jardin d'orties clairsemé de pissenlits sommeillait, brûlant de stérilité en une dérisoire vengeance de la terre que les hommes foulent, que les hommes piétinent. Des racines y sont oubliées, vieilles femmes desséchées aux mamelles vides.
A droite, là où la vigne vierge assaillant les nuages se prélasse, où des oiseaux faméliques cachent leurs petites amours puériles, il y a la maison de pierre rugueuse, creusée par des décennies de petites pluies trop faibles pour ensemencer le sol. Les volets sont mi-clos, yeux de vieillards au regard larmoyant.
La vigne court, grimpe le long des murs, escalade la grand-porte, la coiffant d'un arc de misère.


            A l'intérieur, ma famille et moi : six ans . C'est aujourd'hui que je suis né, sur le banc de pierre de la petite cour avec, à mes pieds, le sable fin qui colle entre les orteils et saute au visage à la moindre brise.
N'avale pas, crache, tourne bien le mollard avec ta langue puis, lorsqu'il atteint le sol, recouvre-le de ton pied nu.


            Grâce à ce rejet vert de gris commença ma vie. Il tomba en un son visqueux, mais pas dans le sable, sur un morceau de pain frais enduit aux deux tranches d'huile d'olive salée : mon goûter.
Le chien Kim dresse la tête, pointe les oreilles, hurle à la mort. Ma grand-mère à la jambe tordue par on ne sait quel dieu favorable aux animaux et aux petites gens qu'elle exècre, a du mal à se déplacer pour l'assommer de sa canne. La vieille tombe, se relève et retombe comme un fétu de paille ou un pantin. J'ai ri.


            Commença alors le temps de bâtards. Une épopée, une malédiction. Le soleil dorait la peau des touristes à l'accent châtié, au langage élaboré, contrastant mon teint, distinguant mes traits et faisant le troupeau me fuir.
Ne me ressemble pas, ne me touche pas. Je ne te comprends pas, tu n'es pas des miens et tu es mon fils, une excroissance maudite de mon exotisme lubrique. Un mollard sur du pain.


            Six ans : En plein soleil et au crépuscule de la tolérance, laquelle n'est plus qu'un seuil dont le dépassement explose à la gueule de ceux que le moule a formatés, comprimés, répertoriés.
Jour de naissance où le chien hurle, la grand-mère tombe et où je ris. " J'ai faim, Maman, j'ai faim ! Ca y est, c'est dit, en français. L' arabe, c'est pour la grand-mère, pour la rue aussi.


- qu'est-ce que tu fais, p'tit bonhomme ? "
- Je joue. "
Ma mère se baisse à mes pieds, ramasse le pain souillé, l'essuie, me le tend. La vieille lui crie de me donner un autre goûter. Mais Maman ne connaît pas l'arabe.
- Mange, mange ton goûter. "
La grand-mère clopine vers nous en crachant des imprécations, chacune se dresse, parle dans sa langue. Aucune ne me demande de traduire.


            Le chien ne s'y trompe pas : il a déjà bondi sur le pain qu'il dévore en le maintenant au sol à l'aide de ses pattes.
- Je veux mon goûter. "
Elles sont ailleurs, hurlantes de rage, se promettant le suicide, déchirant leurs vêtements.
Les voisins arrivent, on appelle mon oncle. En l'apercevant dans la rue, la veille se roule par terre. Elle se griffe le visage, se frappe la poitrine, implore son secours.
Le soir même, elles sont réconciliées. Je les espionne buvant le thé. Chacune rit des essais linguistiques de l'autre, en profite pour lancer quelques insultes mais prenant, pour le faire, un air espiègle. J'ai un peu peur !


   

EXTRAIT 2 :
            Je revis mon père tout récemment, - vingt ans après. J'étais alors garçon de café dans un vague tripot arabe de la gare de Lyon à Paris. Cela sentait le pois chiche bouilli et l'ail pilé et, quoique le patron m'obligeât régulièrement à me mettre à quatre pattes pour satisfaire ses besoins naturels, je n'y étais pas si mal sauf que, quelquefois, cela me provoquait des désagréments intimes vite compensés par mon généreux protecteur qui me glissait dans la main des billets froissés, puant la sueur.
Lorsque feu mon père apparut, j'étais attablé à une partie de poker que je comptais fermement perdre, escomptant pouvoir en pleurer et ainsi en tirer avantage pécuniaire. Il se présenta, faisant dire à ses yeux qu'il pensait que l'établissement ne pouvait que m'appartenir. Tout le monde joua le jeu, jusqu'au patron. Il voulait être assuré de la continuité de notre relation clandestine et si intime, et, pour cette raison, m'offrit dès le lendemain sa fille en mariage.
Dieu du ciel ! Qu'à ce mariage mon père était beau et fier - comme un Turc affirma ma jeune épouse. Il est si indifférent aux choses du monde, surenchérit sa mère. La vie continua . Avec le temps des bâtards que le rappel de cette résurrection faisait se profiler à l'horizon du passé.


            Les événements que je vais relater se produisirent à cette époque. Les personnages ont surgi un peu du néant, un peu de quelque part dans ma tête. Jamais par le mensonge ou la tricherie, toujours par cette vision particulière que possède tout bâtard. Mais, ne s'agissant pas, au sens de la science, d'une maladie, peu de gens l'avouent. C'est que la définition en est délicate, même si, en ce qui concerne les chiens et autres animaux domestiques, la chose est claire : est bâtard tout individu dont les ascendants ne sont pas de la même race... Mais l'homme, dans sa prétention à une morale pudique située quelque part par delà la nature, parle de métissage.
Et les autres alors ? Les laissés pour compte, tous ceux dont on ne veut pas, tous ceux qui se distinguent par leur vécu, leur folie, leurs désirs. Comment les dénommer ? Comment les répertorier ? Impossible ! Tout juste peut on les évoquer afin qu'ils se reconnaissent là-bas, quelque part dans leurs ténèbres.


            Mais pardon pour cette digression, elle n'est pas en relation directe avec les événements terribles qui agitèrent ma vie dès cette deuxième réapparition de mon père. Il s'installa avec ma femme et moi dans Belleville, un petit appartement dont l'unique fenêtre donnait sur les chiottes du voisin. 

 

EXTRAIT 3 :
            Quelques jours plus tard, Rodriguez, désormais mon ami, revint m'annoncer qu'on avait retrouvé le propriétaire en titre de l'épaule. Il prétendait qu'elle était initialement en meilleur état. Les événements se précipitèrent : la police retrouva quotidiennement des épaules d'arabes dans toutes les gares. Uniquement des épaules. Les gens ainsi amputés ne se plaignirent que très rarement ; le résultat en fut que l'hôpital de la Salpetrière, débordant de membres, abaissa le prix des greffes d'épaules au plus bas niveau. Puis le temps des mains arriva. On en trouva également un peu partout dans Paris. Rodriguez et moi avions alors échafaudé une théorie : il s'agissait manifestement d'une forme de révolte des arabes qui jugeaient les prix de greffe trop élevés. En effet, les chantiers fournissaient quotidiennement leur lot d'accidentés amateurs d'indemnités journalières de la sécurité sociale, allant même jusqu'à s'envoyer des parpaings sur les pieds. S'il s'était agi de coupables français, ceux-ci auraient certainement choisi des organes internes tels que reins, foie ou coeur : ils sont plus coûteux. Quant au fait que pour l'instant il n'était pas question de pieds, nous n'étions pas dupes, nous savions que cela allait venir.
Cette théorie s'écroula lamentablement lorsque l'on retrouvera des têtes de portugais.


            Découragé, je renonçai à participer à l'enquête et m'attelai à l'écriture. Le cauchemar prenait forme.

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EXTRAITS
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