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"Le vin et le pain se suffisaient plus. L'incompris donna
son
sang, donna son corps."
Tout homme, un jour, est convié à
l'accomplissement de l'abomination.
>EXTRAIT 1 :
Certains hommes ressentent la nécessité de leur mort prématurée. Était-ce le cas de Fred?
Il buvait à s'en brûler les boyaux, à en vomir la vie, se mourant depuis des années. Il était beau. Non pas de cette beauté marchande, figée. Une aura de malveillance entourait l'homme. Elle m'attira comme l'aurait fait un vide.
Je le rencontrai un soir de beuverie dans une des nombreuses tavernes de la Tamise. Il arborait une barbe hirsute. Son dos voûté vers le comptoir évoquait l'homme décidé à ne pas abandonner son verre.
Quant à moi, c'était mon époque mystique. Je flairai en lui la mort, le mépris de la vie.
Je m'approchai, pensant que la bouteille de bon schnaps dont j'étais armé constituerait un appât. Mais Fred n'aimait pas le schnaps. Comme je le compris plus tard, il n'aimait que son propre alcool.
De tavernes en tavernes, nous devînmes amis. Je ne l'aimais pas mais il m'attirait comme pourrait le faire une fille pâle et boutonneuse qui chercherait à vous séduire en vous rendant visite munie d'un oreiller pour se cacher la gueule.
Fred puait la mort comme un ouvrier pue la vinasse et la sueur.
Notre intimité était meublée de grands silences et de regards hostiles.
Je ne savais pas qu'il m'attendait. C'était l'époque de la drogue en tant que symbole du rejet de la honteuse vertu. L'explosion était générale, personne n'osait vous refuser le droit aux plaisirs maudits.
Vint la journée du 12 août 1971, belle comme seule Londres sait en faire: une brume matinale suivie d'un soleil timide, finissant par vous faire exploser ses rayons au visage pour disparaître de nouveau derrière un nuage.
Fred et moi étions habitués à ne nous rencontrer que la nuit. Ce 12 août 1971, c'était le matin que je voulais le voir; je n'avais aucune idée de ce qu'il allait m'en coûter. Dans ce cas, pourquoi ai-je pris et chargé mon revolver?
Il était chez lui; j'entendais son pas derrière la porte, l'imaginais marchant et fumant ses éternelles petites cigarettes au goût de goudron et de miel.
Il était bien là mais ne répondait ni à ma voix ni à la sonnerie.
Pourquoi ai-je insisté? Pourquoi me suis-je acharné sur mon destin?
Cessant de faire les cent pas, il entrebâilla la porte. Dieu, qu'il était beau! Je m'assis à sa table, bus son café, négligeant le sucre et fumant goulûment, accompagnant chaque gorgée d'une bouffée de mon tabac brun ordinaire.
Est-ce à ce moment-là que je sus que la fin approchait? Fred le savait-il? Autant de questions auxquelles ni mon âge ni mon expérience d'aujourd'hui ne me permettent de répondre.
Nous bûmes le café, Fred se leva. Grand, massif, rassurant dans sa beauté irréelle.
- Mec, je vais te présenter ma femme."
Cathy portait une robe blanche. Lorsqu'elle apparut, je devinai qu'elle était nue sous sa tunique, ses seins se soulevaient au rythme de sa respiration haletante.
Elle n'était pas belle et n'en avait nul besoin.
EXTRAIT 2 :
Le liquide me brûla la langue, me fit du bien. J'éprouvai le besoin impérieux de voir Cathy. Je l'appelai de toutes mes forces dans un cri de désespoir qui me tordit le ventre, fit monter la bile au bord de mes lèvres. Fred revint. Je remarquai sa pâleur; la peau de son visage était devenue translucide, il avait perdu son sourire.
- Mec, par pitié, tais-toi. J'ai des problèmes, je n'y arrive plus."
- Tu n'arrives plus à quoi, Fred ?" J'articulai péniblement ma phrase, essayant de donner de la force à la forme interrogative...
- Fred, que se passe-t-il. Je veux rentrer."
- Tu ne peux pas rentrer, Mec. Maintenant, il faut aller jusqu'au bout."
Je paniquai. Mes oreilles se mirent à bourdonner, ma langue se fit lourde. Je me dressai d'un bond, hurlant de nouveau le nom de Cathy. Mais mes forces déclinaient.
Je sombrai dans l'inconscience.
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