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EXTRAIT 1 :
La haine de Sébastien Karim naquît un jour où, se rendant aux toilettes, il constata que décidément sa femme faisait de grosses merdes.
Ce n'était pas le genre de merdes moulées, propres: les merdes de Gabrielle étaient flasques, semblaient occuper tout l'orifice de la cuvette. De plus, elle ne tirait jamais la chasse d'eau. Des feuilles de papier toilette souillées, froissées, restaient collées à la paroi.
Cela durait depuis vingt cinq ans !
Ensemble, ils avaient élevé leurs deux enfants, dont ils étaient très fiers, avaient payé le mobilier, la maison.
On fait sa vie avec une femme, se dit Sébastien, on l'aime, on s'y attache. Toute une vie sans prendre conscience que, somme toute, ce que l'on fait le plus ensemble, régulièrement, fidèlement, c'est chier dans le même trou.
Dieu du ciel, pourquoi deux merdes composées des mêmes résidus, issues d'une alimentation identique, prise ensemble, prenaient-elles des apparences si différentes?
Depuis ce jour, chaque fois que Sébastien Karim voyait sa femme, la merde était là qui trônait entre eux.
EXTRAIT 2 :
Sébastien voulait "que ça s'arrête". Pouvoir cesser de guetter le bruit de la chasse qui ne venait pas, se débarrasser de l'inhalateur wiks qui ne le quittait plus. Voilà ce qu'il voulait. Ce matin là, il le désira si fort qu'il en ressentit une érection: ne plus se faire sucer le nez, ne plus supporter "sa" merde l'excitait. Mais très vite, il se souvint. Elle criait "encore! encore!" Ces cris qui lui venaient du fond de la gorge le terrorisaient au point que son sexe lui faisait mal, au point qu'il en pleurait parfois en se cachant dans le cagibi.
- C'était bon mon amour ?"
- C'était parfait mon ange."
Et retour aux chiottes. L'amour stimulait les intestins déjà désinhibés de Gabrielle.
Il se souvenait aussi du bal de la Saint-Jean, lorsque les dix-sept ans de sa Gabrielle rayonnaient, embaumant le coeur du jeune Sébastien. Elle dansait si bien, la Gaby, sa robe de dentelle blanche volant autour de ses jambes.
Il se souvenait de tout! Y compris de l'amant, plusieurs années après leur mariage. Elle l'avait amené chez eux. Il souriait, tenant à bout de bras un sac en papier dégoulinant de graisse:
- Je suis votre voisin, votre femme m'a gentiment invité à dîner avec vous."
- Il nous apporte un poulet, avait-elle insisté.
Sébastien avait mangé de ce poulet et n'avait rien trouvé à dire.
EXTRAIT 2 :
- Monsieur, s'il vous plaît: votre pied."
- Quoi mon pied?"
- Non, rien, excusez-moi."
A quoi bon? Un coup de chiffon de plus ou de moins. Il y a, de toutes façons, toujours quelque chose à effacer. Pire que la poussière et la boue: les souvenirs, ceux qui s'accrochent à l'immense cuvette de la vie.
- Arrêtez vous là."
Bien Monsieur, se préparait-il à répondre lorsque le client, le toisant de haut en bas, parla:
- Je veux faire ta fortune."
- Bien Monsieur." Il rougit. Sa réponse n'était qu'un stéréotype instinctif de chauffeur. Mais que pouvait-il répondre d'autre?
- Bien Monsieur."
- T'es pas malin, Sébastien, mais ta fortune est entre mes mains."
- Qui vous a donné mon nom?"
L'autre esquissa un geste d'impatience:
- Peu importe."
- Que voulez-vous, Monsieur?"
- Moi, rien. C'est la France qui a besoin de toi, Karim."
Sébastien aimait la France parce qu'au fond, il ne connaissait plus son pays natal.
Si, un peu... Un tout petit peu. Pas grand chose excepté les inscriptions que les militants du Parti avaient griffonnées, le jour de l'Indépendance, au mur de façade de la maison :
"Dehors les francophiles. A mort les cous de canard - culs de poulet". Ça, c'était lui, un pied de chaque côté de la Méditerranée. Un écart pourtant pas si grand: neuf cents petits kilomètres, mais agrémentés, épicés de l'incapacité des hommes à construire des ponts.
- La France n'a pas besoin de moi."
L'homme prit Sébastien au collet, lui postillonna au visage:
- Pourquoi t'es là, merdeux ? Tu bouffes, tu chies, tu baises. Qu'est-ce que t'as fait pour la France, dis, tordu?"
Karim détestait par dessus tout la violence. Il préférait se soumettre.
- Roumi, dis: "il n'y a qu'un Dieu, c'est Dieu et Mohamed est son prophète".
Petit Karim affirmait:
- Il n'y a qu'un Dieu, c'est Dieu."
Les coups tombaient. Le nez dans le sable, la bouche en sang, il finissait toujours par ajouter:
- Et Mohamed est son prophète."
Les autres s'en allaient en riant.
- Lâchez moi, Monsieur. Que dois-je faire?"
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